Il est une heure du matin.
La maison dort depuis longtemps.
Dehors, quelque part dans le parc, la nuit bruisse doucement, comme si le domaine se réveillait au moment précis où tout le monde s’endort.
Moi, je suis toujours là.
Assise seule devant une table recouverte de photographies.
Des centaines de photographies.
Peut-être des milliers.
Et je suis incapable d’aller me coucher.
C’est étrange quand on y pense.
Après tout, ce ne sont que des photos.
Du papier.
Des images figées.
Des fragments de passé enfermés dans des cartons.
Pourtant quelque chose me retient.
Je prends une photographie.
Puis une autre.
Puis encore une autre.
Un visage apparaît.
Je n’avais pas pensé à lui depuis des années.
Quelques images plus loin, je retrouve une scène que j’avais complètement oubliée.
Puis un rire.
Puis une rencontre.
Puis un projet.
Puis quelqu’un qui a disparu de notre quotidien.
Je ne classe plus rien.
Je voyage.
Quelques semaines plus tôt, tout semblait pourtant simple.
Cette année marque nos vingt ans en Bourgogne.
Je pensais faire ce que beaucoup font lorsqu’ils atteignent une date symbolique.
Regarder en arrière.
Choisir quelques belles images.
Raconter les travaux.
Les changements.
Les anniversaires.
Faire une rétrospective.
Mais les photographies avaient manifestement un autre projet.
Plus j’avançais dans les cartons, moins je regardais les bâtiments.
Plus je regardais les personnes.
Et cette différence a fini par m’empêcher de dormir.
Parce qu’une question revenait sans cesse.
Qu’est-ce que ces vingt années racontaient réellement ?
Les travaux ?
Le domaine ?
Les projets ?
Ou autre chose ?
C’est à ce moment-là qu’Hervé est apparu dans l’embrasure de la porte.
Il venait se coucher.
Il m’a regardée.
Puis il a observé le désordre qui régnait sur la table.
— Tu n’es toujours pas couchée ?
J’ai secoué la tête.
— Non.
— Qu’est-ce qui se passe ?
J’ai cherché mes mots.
Je lui ai parlé des cartons.
Des photographies.
Des souvenirs qui revenaient sans prévenir.
Il m’a écoutée quelques secondes.
Puis il a posé une question toute simple.
— C’est de la tristesse ?
Du regret ?
Je me souviens encore du silence qui a suivi.
Parce que la réponse est venue d’un endroit beaucoup plus profond que je ne l’aurais imaginé.
— Non.
Ce n’est ni de la tristesse.
Ni du regret.
Je crois simplement que je vois enfin.
— Que tu vois quoi ?
J’ai regardé les photographies étalées devant moi.
Et, pour la première fois, quelque chose m’est apparu avec évidence.
Depuis des années, je pensais que cette histoire parlait d’un lieu.
D’un projet.
D’une restauration.
D’une aventure familiale.
Mais les photographies racontaient tout autre chose.
Elles racontaient les personnes.
Celles qui sont arrivées.
Celles qui sont reparties.
Celles qui ont changé de direction.
Celles qui nous ont transformés sans même le savoir.
Et peut-être que ces vingt années n’étaient pas l’histoire d’une propriété.
Peut-être étaient-elles l’histoire des transformations qu’elle avait rendues possibles.
Cette nuit-là, sans encore le savoir, les Chroniques de la Transformation venaient de naître.
Mais une autre question m’attendait déjà.
Si cette histoire n’était pas celle d’un lieu…
Par où fallait-il commencer ? Fin


